Huffington Post par Nadia Naffi 23 avril 2017

haine

Extraits des commentaires partagés en ligne à la suite de l’annonce de l’adoption de la motion M-103 à la Chambre des communes dans plusieurs organes de presse, tels que le Globe and Mail, le Huffington Post Québec, et ICI Radio-Canada.

J’ai toujours été fascinée par le travail de René Magritte, artiste surréaliste belge, internationalement acclamé pour sa révolution contre les contraintes de l’esprit rationnel. Son œuvre La Trahison des images, où il oppose l’image aux mots, a réussi à nous faire mettre en doute notre perception de ce qui nous entoure. Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui est fruit de nos interprétations?

«Magritte n’est pas un imaginatif, n’est pas un chantre de fantastique, il est un inventeur, un méditatif. Il n’essaie pas de nous entraîner dans un extra monde, mais s’attache à éclairer l’incohérence de nos habitudes mentales, qu’elles fussent imaginaires et inconscientes… ou qu’elles fussent plus conscientes et plus symboliques.» (Magritte, Marcel Paquet, Taschen, 2000, p. 74).

Non, on ne fume pas dans une pipe peinte. Mais, on ne peut pas nier que la représentation de la pipe a un bon nombre de caractéristiques comparables à celles de l’objet réel, que ce soit la forme, la couleur ou même l’allusion à la lumière qui se réfléchit sur sa surface. On comprend l’image quand on lui donne un sens qui nous est familier.

Les mots, c’est pareil. Le sens qu’on accorde aux mots doit correspondre à une logique enracinée dans notre système de construits personnels, sinon on entre dans l’inconnu, et l’inconnu est terrifiant pour plusieurs.

George Kelly, père de la psychologie des construits personnels, explique qu’on se sent menacé quand on réalise qu’afin de comprendre une situation, on doit revisiter nos construits voire les modifier.

En lisant les livres de Kelly, j’ai pris conscience que tout était interprétation, et que cette interprétation émane de nos expériences, sur lesquelles on base nos prédictions de l’avenir afin de le contrôler. On se sent en sécurité quand on est persuadé qu’on est les seuls auteurs de notre futur.

Le travail de Kelly contribue à ma compréhension du travail de Magritte, et vice versa. Et les deux me donnent un angle différent quant à l’analyse du discours en ligne concernant la crise des réfugiés et la présence musulmane au Canada.

Durant les dix-huit derniers mois, je me suis consacrée à recueillir et à analyser des exemples de réactions en ligne à des incidents atroces tels que les attaques terroristes à Paris, à Bruxelles, à Nice, à Berlin, au Québec, à Londres et à Stockholm, ainsi que les agressions sexuelles à Cologne et à Edmonton.

À chaque première lecture du contenu partagé en ligne, un dangereux et inacceptable discours de haine me donne mal au cœur. Être réfugié — surtout réfugié musulman– devient synonyme de terroriste ou de violeur, et aider les nôtres devient plus urgent qu’aider un peuple fuyant une guerre atroce qui n’exempte personne.

Mais, qu’est-ce qui est haine et qu’est-ce qui est peur camouflée par des propos haineux?

Il faut prendre un peu de distance pour se rendre compte que non, ceci n’est pas un discours haineux ou du moins, pas tous les discours qui s’opposent à l’arrivée des réfugiés ou des musulmans sont des discours haineux. La plupart sont des discours de peur qui doivent être traités comme tels.

Ces discours de peur sont masqués par une colère, par une révolte contre le système, ou par des accusations qui résultent d’une exposition continue à de l’information déformée et politisée.

Oui, une partie de notre société d’accueil a peur, et on doit accepter cette peur afin de trouver un moyen pour la vaincre.

Une image d’une pipe n’est pas une pipe. Des mots qui ressemblent à des propos haineux ne proviennent pas nécessairement d’une haine.

Oui, les propos de colère partagés ont un bon nombre de caractéristiques comparables à celles du discours haineux, mais rappelons-nous que tout est interprétation. Une image d’une pipe n’est pas une pipe. Des mots qui ressemblent à des propos haineux ne proviennent pas nécessairement d’une haine.

Quand on parle dans les médias sociaux d’une lutte contre les discours haineux, d’une détermination à combattre la radicalisation ou à condamner l’islamophobie, on utilise des propos violents (lutter, combattre) et menaçants qui ont pour but de causer la peur dans les cœurs de ceux qui diffusent la haine, et ceci est fortement souhaitable.

Article 319 du Code criminel: «Quiconque, par la communication de déclarations en un endroit public, incite à la haine contre un groupe identifiable, lorsqu’une telle incitation est susceptible d’entraîner une violation de la paix, est coupable a) soit d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement maximal de deux ans ; b) soit d’une infraction punissable sur déclaration de culpabilité par procédure sommaire.»

Mais ces propos causent aussi un sentiment d’injustice dans le cœur de plusieurs, qui ont besoin de s’exprimer en ligne. Ceux-là ont besoin de partager ce qui les tient éveillés la nuit, inquiets quant à leur avenir et à celui de leurs enfants. Ils sont terrifiés de perdre leurs identités québécoise et canadienne, auxquelles ils tiennent profondément. Ils ont peur de ces inconnus auxquels ils ressemblent probablement, sans en avoir conscience.

D’où le tintamarre de gazouillis refusant l’adoption de la motion M-103. Cette motion, présentée par Iqra Khalid, politicienne libérale, incite le gouvernement canadien, entre autres, à « condamner l’islamophobie et toutes les formes de racisme et de discrimination religieuse systémiques et prendre acte de la pétition e-411 à la Chambre des communes, ainsi que des problèmes qu’elle a soulevés ».

Étant une société d’accueil depuis le 19e siècle, on doit avoir de l’empathie envers les nouveaux arrivants – y compris les réfugiés syriens – et envers les anciens arrivants qui font partie de la communauté musulmane souvent injustement accusée de violence extrême, bien que la violence extrême n’a rien de compatible avec ce qu’est ou représente cette religion de paix.

Mais aussi, on a besoin d’avoir de l’empathie envers les membres de notre société qui n’ont pas eu la chance encore de passer de «l’inconnu» au «connu».

Accuser les gens d’intolérance ne les rend pas tolérants. Cependant, comprendre d’où vient leur intolérance et ce qui la cause nous donnera des pistes à suivre pour s’y opposer et la réduire, voire la faire disparaître.

Toute peur est légitime et réelle pour ceux qui la vivent.

Pourquoi est-ce important?

On peut empêcher les gens de partager leur mécontentement en ligne (bien que plusieurs plaideront pour la liberté d’expression) et ainsi probablement réduire les risques d’une influence négative qui pourrait donner lieu à des actes de violence extrême. Mais si on n’aide pas les personnes qui vivent la peur et entrevoient un avenir menacé par l’inconnu, on risque de les voir perpétrer hors ligne des actes quotidiens de violence modérée. Ces actes ne sont probablement pas suffisamment graves pour être rapportés aux autorités, mais ils blessent leurs victimes d’une façon continue.

Les propos haineux qu’on essaie de contrôler en ligne pourraient se transformer en des gestes haineux incontrôlables hors ligne.

Afin d’arrêter l’exploitation de la peur, la peur elle-même doit être arrêtée.

Afin d’assurer l’intégration des nouveaux arrivants, y compris les réfugiés syriens, il faut entre autres que les membres de la société d’accueil les acceptent et acceptent de les inclure.

On refuse que les nouveaux arrivants, y compris les réfugiés syriens, soient stigmatisés injustement à cause de ce qu’on lit dans les médias sociaux. Traitons les nôtres pareillement, et évitons de les stigmatiser injustement pour leurs réactions émotives dans les médias sociaux. Plus on les attaque, plus ils se sentent obligés de se défendre.

Or, ceci pourrait contribuer à accentuer le dangereux fossé qui existe déjà entre un bon nombre de membres de la société d’accueil et les nouveaux arrivants, voire les musulmans qui sont déjà des nôtres.

Et en essayant d’inclure un groupe dans notre grande famille canadienne, nous devons nous assurer que nous ne sommes pas en train d’en exclure un autre.

Nadia Naffi – doctorante et chercheuse engagée à l’Université Concordia, experte des médias sociaux et spécialiste en matière d’inclusion et d’intégration sociales